Mon quotidien

Les limites du clinicien

Vous êtes-vous déjà posé la question en étant étudiant ou même maintenant en tant que professionnel de savoir si vous êtes à même de supporter certaines problématiques ? Vous êtes-vous déjà posé la question de vos propres limites en tant que clinicien ?

Il y a quelque semaine, j’ai fait la rencontre d’un patient dans l’unité dans laquelle je travaille. J’ai pu le suivre une partie de son hospitalisation et son suivi m’a beaucoup questionné sur mes propres limites et sur ce que je croyais n’être pas capable de supporter. J’ai beaucoup appris sur moi et mes limites en tant que clinicienne et j’avais très envie d’en parler ici  afin de voir si nous étions plusieurs à avoir fait cette découverte.

Pour des raisons de confidentialité je resterai très vague sur l’histoire de mon patient que j’appellerais Jordan lorsque je le citerai.

Il me semble important lorsqu’on envisage sérieusement de devenir psychologue clinicien, psychiatre ou soignant de manière générale, de penser à notre histoire et de ce fait à ce que nous pourrions avoir du mal à entendre et qui pourrait nous mettre à mal durant la prise en charge du patient, qui du coup ne serait pas optimale. Il faut être au clair sur son histoire et avoir suffisamment de recul sur celle-ci pour ne pas mélanger des éléments de l’histoire du patient et la nôtre. Il est tout à fait possible de trouver des ressemblances dans les vécus, mais chacun le vivra différemment avec ses émotions qui lui sont propres. C’est pourquoi, lorsque l’on se sent dépassé par une problématique, il ne faut pas hésiter à ré adresser à un collègue plus qualifié ou plus à l’aise sur la question. Il n’y a pas de honte à ne pas tout maîtriser et dans ces cas-là, dites-vous qu’il faut penser au patient en priorité. Ne tombez pas dans le « syndrome du sauveur » vous aiderez également ce patient en le confiant à quelqu’un qui maîtrise la problématique. Il est également important de se préserver, après tout, nous aussi nous sommes en proie à des émotions désagréables et à des doutes ; si vous n’êtes pas à l’aise dans une prise en charge elle se passera mal aussi bien pour vous que pour le patient.

Personnellement, je m’étais toujours dit que je ne pourrais pas réussir à prendre en charge des agresseurs sexuels, quelqu’un qui a commis un autre délit, supporter une prise en charge avec un(e) pédophile… Ce sont des problématiques particulières, car elles sont aussi très connotées socialement. Et pourtant, avec ce patient, j’ai découvert que mon empathie pouvait aller beaucoup plus loin que je ne le pensais et qu’encore une fois, je me mettais des barrières alors que je suis capable. (ah cette fichue confiance en soi…).

Jordan est arrivé dans l’unité en présentant un tableau clinique très mélancolique, ainsi que des images mentales imposées sur des thèmes particulièrement violents. Je suis arrivée dans un second temps dans la prise en charge. J’avais bien entendu en tête les transmissions de mes collègues médecins, mais je voulais que Jordan me dise lui-même les choses ; ce qui a été très difficile car il avait honte de ses pensées et avait peur de me choquer. Lorsque je l’ai vu pour la première fois en entretien, j’avais en face de moi un jeune homme en souffrance qui luttait pour me dire ce qui l’angoissait. J’ai fini par lui dire que les médecins m’avaient transmis des choses et que s’il le souhaitait, je pouvais directement lui poser la question, si c’était plus facile d’aborder les choses comme cela pour lui ; ce qu’il a accepté.

C’est suite à cela que j’ai fini par échanger avec mon patient autour de la pédophilie et plus précisément des pédophiles dits abstinents. Il me verbalisait les choses avec beaucoup de souffrance puis il s’est détendu, soulagé de pouvoir en parler à quelqu’un sans qu’il n’y ait de jugement. Je me suis surprise moi-même à échanger sur ce sujet avec lui sans aucune gêne ni autre perturbation. Je suis tombée une fois sur un reportage sur cette thématique, car à l’époque je ne savais pas qu’il pouvait y avoir des « pédophiles abstinents » ; j’ai été honnête, je l’ai mentionné à mon patient qui le connaissait aussi et nous avons pu échanger en toute bienveillance et nous questionner ensemble sur cette problématique. Le jour de sa sortie, je suis venue lui dire au revoir et il m’a fait un très beau cadeau : « Je voulais vous remercier pour nos échanges, ils m’ont beaucoup aidé, il y avait quelque chose de spécial, merci. »

Après cette expérience clinique, je me suis sentie plus ouverte dans ma pratique, quelques-unes de mes barrières ont sauté et je me sens plus à l’aise pour aborder des problématiques délicates avec mes patients. J’ai l’impression d’avoir grandi également en tant que clinicienne. Avoir eu une telle expérience à peine 2 ans après avoir été diplômée me redonne confiance en moi pour la suite de ma carrière et aborder les choses de manière plus sereine. Parfois il ne faut pas grand-chose, juste de l’écoute, se montrer disponible et surtout de la bienveillance ; nous ne sommes pas là pour juger, ni pour évaluer la véracité des propos du patient, mais pour accueillir sa parole  et cette phrase prend encore plus de sens aujourd’hui.

Je me suis alors retrouvée dans ce que Carl Rogers a nommé comme étant les trois attitudes fondamentales pour créer un climat relationnel favorable avec son patient ce qui a grandement contribué à renforcer ma confiance en moi :

  • L’empathie : Le thérapeute reconnaît et comprend les émotions de son patient sans pour autant se laisser envahir par celles-ci. A ne pas confondre avec la contagion émotionnelle qui ne fait pas de distinction entre soi et autrui.
  • Le regard positif inconditionnel : Accepter le patient dans sa globalité sans préalables ni conditions ; avec ses émotions positives et négatives.
  • La congruence : L’authenticité du thérapeute. Celui-ci doit être au clair avec toutes les émotions, sensations, attitudes qui le traversent alors qu’il est avec son patient. C’est à ce moment où le thérapeute peut discerner ce qu’il peut communiquer à son patient sur ce qu’il éprouve tant que c’est adapté pour le patient dans la relation thérapeutique. « Je suis inquiet » par exemple.

Et vous ? Avez-vous déjà vécu une expérience similaire ? Vous êtes-vous déjà questionné sur ce que vous étiez capable d’entendre/supporter ou non ?

Image : Yao Cheng

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