Mon quotidien

Lucas* m’a appris à prendre mon temps et à ne pas aller trop vite

Lorsqu’on commence une pratique clinique, que ce soit lors de nos stages ou lors de notre première prise de poste ; on peut tomber dans un piège assez fréquent : celui de vouloir aller trop vite avec le patient.

Lorsqu’on débute, on a envie d’aider le patient, on a envie qu’il se sente mieux rapidement. C’est une façon peut-être, pour nous, en tant que jeune clinicien.ne de contrer notre syndrome de l’imposteur pour ensuite pouvoir se dire « je suis utile, j’y arrive ». Et puis parfois on peut tomber dans le piège des demandes du patient « auriez-vous des exercices à me proposer pour la confiance en soi ? » et hop, on sort une petite liste de choses à faire. Mais finalement, on a pas pris le temps d’analyser la demande derrière et de décortiquer tout ce qu’il y a savoir sur la confiance en soi du patient.

Le piège, c’est que malgré toute la bonne volonté du monde, le psychologue n’a pas de baguette magique et ne peut donc pas annuler, modifier ou travailler ce qui ne va pas en un clin d’oeil. On ne cesse de le répéter, la psychothérapie prend du temps et c’est normal. Même lorsqu’on parle de thérapie brève, ce n’est pas en 1 séance que ce qui pose problème pourra être réglé. Il faut faire connaissance, il faut apprendre à se connaître et à se faire confiance ; c’est une véritable relation qui doit se créer et tout cela prend un minimum de temps.

J’ai pu tomber dans ce piège au début de ma prise de poste, dans un besoin de me sentir utile et de voir que j’aidais les patients ; j’accédais parfois trop vite à leurs demandes, ou j’étais dans l’agir souvent trop vite, à proposer des tâches ou des exercices. Parfois, on peut aussi se laisser prendre par au piège par l’équipe qui veut des « résultats », qui veut voir qu’il y a un début de changement. Au fil des années, plusieurs patients m’ont aidé à comprendre qu’il fallait que je prenne mon temps. Parfois, je sens que cela peut recommencer et que je me retrouve au bord de ce piège ; grâce à Lucas*, j’ai appris à identifier ces moments et à reculer doucement pour donner le temps à mon patient.

Lucas* est un patient polytraumatisé depuis plusieurs années. Ces traumatismes sont tellement complexes que la symptomatologie pourrait laisser transparaître un autre type de trouble. Lucas s’est créé un monde imaginaire où il a le contrôle, où son environnement est sécurisant. Dans le discours de Lucas, on ne comprend pas toujours tout. Il faut pouvoir lire entre les lignes, prendre le temps de bien écouter. Je n’avais jamais eu à faire à une symptomatologie aussi complexe et l’équipe pouvait attendre beaucoup de moi sachant que j’étais la seule à être un peu formée au psychotrauma. Alors, je me suis mis une pression, il fallait que le discours de Lucas soit plus clair pour que l’équipe (et moi-même) puisse voir qu’on avançait. Le résultat à été simple : Lucas refusait d’avancer, refusait de mettre des mots sur ce qu’il s’était passés (ce qui est tout à fait normal dans ce contexte).

Alors, plus tard dans la semaine, j’ai laissé Lucas s’exprimer dans son langage parfois décousu, où le sens semble lointain à certains moments. On a ainsi pu créer une alliance plus forte, il me faisait confiance. J’ai pu aussi en parler en supervision, où l’on m’a donné des pistes à explorer. J’arrivais à lui dire quand je ne comprenais pas et il reprenait son discours tout doucement pour me l’expliquer plus clairement. Ce n’est que plusieurs mois après l’avoir rencontré que Lucas a nommé son agresseur et à commencer à me parler de lui. Avec Lucas et devant sa symptomatologie, j’ai compris que ce serait très long, j’ai compris qu’il lui faudrait du temps. Beaucoup de temps et que se précipiter ne rimait à rien.

Je me suis laissée prendre par mon désir de le soulager rapidement et d’accéder à la demande de l’équipe. Ce n’était pas la solution.

Vouloir aider le patient, vouloir le stabiliser rapidement, vouloir se sentir utile, est tout à fait normal lorsqu’on débute une activité clinique ou même une nouvelle forme de psychothérapie. Le plus important est de pouvoir identifier ce moment où vous vous dites que vous allez trop vite, où vous vous laissez piéger par une demande. Repérez les signaux d’alarme qui vous permettent de reculer de quelques pas, pour analyser la demande et prendre le temps nécessaire. La supervision et l’intervision sont des espaces où vous pouvez également discuter de tout cela.

Et vous ? Ça vous ait déjà arrivé d’aller trop vite ?

4 réflexions au sujet de “Lucas* m’a appris à prendre mon temps et à ne pas aller trop vite”

  1. Très intéressant cet article, et ce point de vue de la psychothérapeute, du coup.
    Moi, je suis du côté patient, et je veux toujours aller trop vite ! Parce que j’adore « travailler sur moi » et faire des choses concrètes, parce que je veux avancer, régler les problèmes, fermer les tiroirs. Mais mes problèmes sont très complexes et intriqués, et je suis aussi très marquée par des traumatismes complexes qui ne se règlent pas en un jour. Surtout, vouloir avancer sur des trucs en surface et donner l’impression de pouvoir le régler parce que j’intellectualise beaucoup et analyse très bien, ça empêche d’avoir vraiment accès à tout l’émotionnel verrouillé, difficile.

    …j’ai mon propre rythme, donc, aussi. Ça va faire 4 ans que je vois ma psy et on ne commence que maintenant à aborder les gros gros trucs sous-jacents. Elle a tenté plusieurs fois et m’a laissée quand elle voyait que c’était trop, que je n’étais pas en capacité de gérer ces explosions à ce moment, elle a tenté plusieurs approches aussi parce que, comme tu le dis, lae patient‧e a son propre langage et ses propres ressentis qui n’entrent pas forcément dans un cadre ou parcours prédéfini, standardisé.

    Avancer doucement nous permet aussi, à nous patients, de faire la transition vers autre chose : quand on a vécu si longtemps avec des difficultés, de la souffrance, des comportements dysfonctionnels, bien sûr qu’idéalement on veut que ça aille mieux, mais le mieux est ce pays inconnu dont on doit d’abord doucement apprendre la langue, les codes et la géographie.

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour,
      Je te remercie pour ton retour très instructif ! Exactement, c’est un rythme à prendre et en tant que patient ou thérapeute, on doit peut être trouver l’ajustement parfait qui nous convient à tous les deux.

      J’aime

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