Mon quotidien

« Fais un effort », « Prends sur toi », « Focalises toi sur le positif »

Je n’en reviens pas d’écrire sur ce sujet et pourtant cela fait plusieurs semaines que j’ai encore ce genre de retours de la part de mes patients lorsqu’ils me parlent du fait de ce ne pas se sentir compris ou écouté. Ce sont aussi des choses que je peux encore voir sur les réseaux sociaux. Comme si, la maladie mentale était associée à une question de volonté. Sous couvert d’une intention qu’ils pensent être bonne et appréciée, certaines personnes peuvent tomber dans l’injonction en nous intimant de « prendre sur nous » dès que l’on peut se sentir mal, anxieux ou triste. Comme si finalement, les émotions n’avaient pas lieux d’être, que l’on devrait annuler ce qu’on ressent. Elles ont au contraire toute leur place et il est important de le savoir.

J’ai noté certaines injonctions/remarques que j’entends le plus souvent et je souhaitais y répondre dans cet article.

« Fais un effort »

Lorsqu’une personne souffre de dépression par exemple, la motivation est impactée. La personne a donc du mal à initier une tâche, elle peut avoir des difficultés cognitives (avérées et évaluables lors d’un bilan neuropsychologique) comme avoir du mal à réfléchir clairement, se concentrer, prendre une décision. Les personnes qui souffrent de dépression, prennent moins de plaisir dans les choses qu’elles aimaient faire avant. Le sommeil n’est pas réparateur, ce sont des personnes qui peuvent dormir beaucoup, mais qui ne vont pas être reposées. Les ruminations de pensées négatives qui envahissent leur esprit en est souvent une des causes principales. La volonté est biologiquement impactée dans la dépression. Dire à une personne de « faire un effort » pour qu’elle aille mieux, c’est sous-entendre qu’elle est responsable de son état, c’est la culpabiliser encore plus qu’elle ne se culpabilise déjà. Accueillir ce que l’autre ressent sans jugement est plutôt une piste à privilégier.

« Il y a plus grave »

Il y aura toujours quelqu’un qui vivra une situation pire que la nôtre, mais est ce qu’on doit minimiser ce que l’on ressent pour autant ? Non. Chaque personne a son seuil de tolérance à la douleur qui lui ait propre. Il n’y a pas de « petites » souffrance, il y a la souffrance. Et chacun la ressentira à sa façon. Ce que vous ressentez est complètement légitime, vous avez le droit d’aller mal même si au bout du monde quelqu’un vit probablement quelque chose de pire. Dire qu’il y a plus grave à quelqu’un n’a aucun sens, car pour lui « le plus grave » est maintenant.

« Prends sur toi »

Cette injonction est dans doute l’une des pires réflexions qui laisse le sentiment de ne pas être écouté. Comme si ce que les personnes en souffrance ressentent au quotidien n’est pas suffisamment important pour être exprimé, ou pire que ça puisse gêner l’autre. Est-ce qu’on dirait à une personne atteinte de diabète de prendre sur elle lorsqu’elle est en hypoglycémie ? Non.

« Prendre sur soi » c’est contenir ce que l’on ressent au lieu de le laisser s’exprimer. Prendre sur soi trop longtemps, c’est ne pas aller vers les soins tout de suite et laisser la situation se dégrader encore plus. Ressentir des émotions, est quelque chose de normal et légitime.

« C’est dans ta tête »

Je vais citer un très grand sorcier qui un jour a dit « Bien sûr que c’est dans ta tête, pourquoi ça signifierai que ce n’est pas réel ? ». Cette réflexion est encore beaucoup trop présente également dans le domaine médical. « C’est dans ta tête » signifie que la personne pourrait inventer ce qu’elle ressent, qu’elle invente sa douleur, que ce n’est pas réel, que ça n’existe pas, car ça ne se voit pas. Qu’encore une fois, c’est juste une question de volonté. Il y a eu suffisamment d’études qui ont pu déterminer que le corps pouvait porter les maux que peuvent infliger nos pensées et nos émotions. C’est ce que l’on a appelé la somatisation. Les troubles fonctionnels ont cette difficulté à être diagnostiqués à cause du fait que « corps et esprit » sont étroitement liés. C’est dans la tête oui peut être ! Mais la douleur est bien réelle.

« Focalise toi sur le positif »

Celle-ci est née et prend de plus en plus de place depuis l’essors du développement personnel. Cette injonction au bonheur nous pousse à être heureux à tout prix. C’est une sorte de pensée magique qui dit que si on ne pense qu’à ce qui est positif, le mal être disparaitra. Malheureusement, ce n’est pas aussi simple. Toutes les émotions sont utiles et ont quelque chose à nous dire, même lorsqu’elles sont désagréables. Vous avez le droit d’être triste ou en colère, vous avez le droit de ne pas être heureux tout le temps, vous avez le droit de pleurer. « Se focaliser sur le positif» est une maladresse, un raccourcis qui peut être emprunté au traitement des biais cognitifs qui prend plus de temps en Thérapie comportementale et cognitive (TCC). Dans certaines pathologies, il est impossible de se focaliser sur le positif, cela n’aura que pour conséquence de culpabiliser la personne sur son état.

Ces réflexions ou injonctions, sont le plus souvent le fruit d’une méconnaissance sur les troubles psychiatriques et leurs conséquences. Cela peut partir d’une bonne intention, être maladroit, cependant le résultat est le même : cela n’aide pas la personne qui reçoit ces commentaires.

Prenez le temps de vous documenter, d’écouter vos proches, de leur demander ce dont ils ont besoin et comment vous pouvez les aider, car chaque personne, chaque situation, demandera des besoins spécifiques.

Et vous ? Quels sont les injonctions ou réflexions sur vous avez déjà entendu ou vu ?

Ressources pour mieux comprendre :

2 réflexions au sujet de “« Fais un effort », « Prends sur toi », « Focalises toi sur le positif »”

  1. Ceux sont le genre de choses que disent les personnes qui ne savent pas quoi dire, après tout « fais un effort » c’est toujours mieux que de dire « ne fais rien » dans la tête de la personne non concernée. Mais dans ce genre de cas le mieux à faire étant probablement de ne rien dire et de suivre les conseils donnés dans cet autre article:

    « C’est bien ce que pensait mon ex patient et c’est pour cela qu’il est resté silencieux. Alors il m’a demandé ce qu’il pourrait bien dire ! Parce que ne pas trouver les mots, c’était bien beau, il y avait déjà songé tout seul et que mon aide serait de l’aider à trouver les bons mots justement. Alors je lui ai martelé qu’il n’y avait pas de bons mots, juste la bonne attitude consistant à convaincre son ami qu’il était là, proche de lui, et qu’en cas de besoin, il serait là pour l’épauler.  »
    http://psychotherapeute.blogspot.com/2018/03/les-mots-pour-le-dire.html

    Aimé par 1 personne

    1. Effectivement, ils ne savent pas quoi dire probablement car il y a d’autres choses qui se joue derrière : croyance, émotions, jugement… et ils ne savent pas composer avec car le sujet de la santé mentale en France est trop longtemps resté obscure, tabou et non accessible au grand public. Merci pour l’info !

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